Le fait est que juste avant d'entrer au lycée, j'étais considérée comme une moins que rien. Peu de temps avant les grandes vacances, je me souviens avoir reçu en cadeau d'anniversaire une robe bleue et blanche à carreaux. Si je l'avais vue maintenant, j'aurais sûrement crié au parjure, mais en ce temps-là, je l'aimais beaucoup et étais très fière de la porter. Malgré ma graisse flottante, c'était bien la seule robe que je mettais sans trop craindre que les autres ne se fichent de moi. Un jour, pendant la récréation, alors que je portais ma tenue préférée, un groupe de garçons est venu m'embêter et m'a pris mon cartable en cuir. Je pleurais sans me soucier de l'impression pitoyable que je donnais à mon public et ils continuèrent d'autant plus. J'essayai pourtant de me défendre et de récupérer mon sac, mais ils le découpèrent avec des ciseaux, en profitèrent pour faire des entailles dans ma robe et me couper les cheveux. Plus tard, un conseil de discipline les a reçus pour les exclure définitivement de l'établissement. Malgré tout, j'étais très malheureuse d'être mésestimée ainsi. Les autres élèves de l'école ne m'appréciaient pas davantage après cette anicroche et j'étais toujours aussi seule et perdue. Mes parents ne se doutaient de rien, pour eux ce n'avait été qu'un incident. Ils me connaissaient mal et aimaient croire que tout allait bien, à mon avis. Je pense qu'ils ne le faisaient pas exprès, mais qu'ils jugeaient préférable de calmer les choses plutôt que de les aviver. Ce n'était pas contre moi et pourtant j'avais un constant mal de vivre à cause de cela, qu'ils n'arrivaient d'ailleurs jamais à m'enlever. En dépit de mes malheurs, l'idée du suicide ne m'a jamais effleuré ; je considérais que c'était un acte lâche, encore plus lâche dans ma situation. Il fallait que je relève la tête, même si je repoussais toujours ce moment pour plus tard.
En fait, il me semble que c'est tout à fait l'âge auquel l'on se pose un tas de questions et où l'on croit que la vie est trop difficile pour en valoir la peine. Et même si j'étais encore une enfant, j'avais pris très vite conscience de cela. L'école primaire et le collège peuvent sembler être une torture pour certains qui, comme moi, ont souffert des autres. Cela avait développé chez moi une sorte d'agoraphobie : je haïssais les gens, n'était-ce que parce qu'ils étaient capables de cruauté à mon égard ; j'imaginais ainsi toutes sortes d'anecdotes cyniques leur imposant des situations embarrassantes et je me moquai triomphalement de leur gêne.
Il fut donc heureux pour moi que l'été suivant ma troisième se passa sans encombre : je retrouvai de l'énergie et de la joie, beaucoup plus de goût à la vie, le plus simplement du monde, comme si mon passé n'avait été que le cauchemar d'une petite fille effrayée par l'existence. Cet été-là, je fis la connaissance de Martine, la fille de la famille qui emménagea en face de chez nous et qui est aujourd'hui encore, ma meilleure amie. Grâce à elle, je me suis amusée comme jamais auparavant et j'ai appris à aimer les garçons. Elle avait dans sa chambre toutes sortes de magazines qui indiquaient comment séduire l'homme de ses rêves, comment se maquiller, ... Et surtout, comment embrasser ! Ça a été le sujet principal de la saison. Ni elle ni moi n'avions encore essayé, mais le baiser nous faisait rêver depuis « Autant en emporte le vent », notre film culte. Scarlett était pour nous une idole qu'il fallait suivre et Rhett le genre d'homme qu'on affectionnait particulièrement. Bien sûr, nous ne voulions pas nous tromper sur l'homme de notre vie comme Scarlett ... Nous avions visionné le film une bonne vingtaine de fois pendant les vacances pour analyser en détail les erreurs à ne pas faire. Certes, nous avions conscience de notre jeune âge et de l'avenir prospère qui s'offrait à nous, pourtant, cela ne nous empêchait surtout pas de rêver au grand amour. Je crois que malgré tous les malheurs de l'enfance, c'est ce qui nous permet de résister : alors l'espoir d'une vie meilleure le lendemain, emplie de merveilleux, nous anime plus que tout. Étant déjà très bonne élève à l'école, j'avais lu tout le roman en plus d'avoir vu le film afin d'y chercher le moindre indice susceptible de me guider un peu plus vers la vérité de l'amour. Mais est-il nécessaire de préciser que je n'arrivais à rien ? Ma fortune est peut-être en partie due à cet auto-enseignement, néanmoins, les sentiments ne se forgent que par leur propre expérience. Ce n'est pas difficile à comprendre, mais on a tendance à ne pas vouloir se résigner aux évidences que le temps nous inflige quand même.
J'ai également commencé lors de cette période à me préoccuper de ce que je ferais une fois adulte. Je m'interrogeais beaucoup sur les métiers, le travail d'une femme étant aussi important à mes yeux que celui d'un homme. Je me refusais catégoriquement à être femme au foyer comme ma mère, bien que je trouvasse honorable de sa part d'entretenir chaque jour sa maison. Je n'étais pas faite pour rester enfermée, même si mon physique pouvait m'inciter facilement à céder à la paresse.
Comme Clotho file la toile du destin, l'été tissa l'étoffe de tous mes espoirs d'avenir. Je souhaitais que le lycée soit une nouvelle perspective, une nouvelle période, très différente de ce que je vivais auparavant. Je voulais une vie sociale, m'épanouir avec les autres et comprendre enfin l'art de vivre en société. Vous vous doutez bien que si j'ai réussi, c'est parce que ma vie s'est transformée lors de cet été et à vrai dire, vous auriez raison de penser cela, puisque c'est logique. Pourtant, les changements les plus radicaux se sont produits bien après la rentrée au lycée...