Seulement, peu de temps après, les sévices des autres recommencèrent. Je redevenais progressivement la tête de turc de tout le monde. Une des filles qui s'agglutinaient à David la plupart du temps, une certaine Léontine Charlon, était folle de jalousie, parce que Martine avait plus de succès qu'elle. Or, elle apprit je ne sais comment que j'appréciais également beaucoup son cher David. Elle me fit donc parvenir un faux mot de David qui m'invitait soi-disant à boire dans un café près du lycée après les cours. J'étais si heureuse d'avoir un rendez-vous ! Le coup était en fait monté pour que je me retrouve seule à attendre que personne n'arrive. Je pleurais toute la nuit, tant j'étais triste d'être maltraitée. J'en voulais à la terre entière et je haïssais encore plus David. Le lendemain, décidée à ne pas me laisser traiter ainsi, gouvernée par une puissante rage, je suis allée le voir et je l'ai insulté tant que j'ai pu. Il était si surpris par mon comportement que je m'énervai encore davantage ! Troublé, il s'éloigna sans dire le moindre mot, me laissant seule avec ma peine. C'est alors que je remarquai Léontine et sa bande entrain de rire et de me montrer du doigt.
Si seulement il n'y avait eu que cela ! Peut-être que tout aurait été différent... Effectivement, Léontine me prit par la suite pour son souffre-douleur fétiche et même, pour le bouc émissaire de toutes ses diableries. Dès qu'elle se mettait en tête de faire des bêtises en cours, elle me dénonçait en disant qu'elle m'avait vu le faire. Et si par malheur le professeur l'avait prise entrain de s'exécuter, elle me promettait de me le faire payer. J'ai conscience que son cas était exceptionnel pour une jeune fille au lycée, mais elle n'avait aucun scrupule sur son attitude et elle m'aurait demandé de lui faire des excuses plutôt que d'avouer sa méchanceté. La chance n'était certainement pas de mon côté, pourtant je ne pouvais pas m'empêcher de songer que je n'étais pas indispensable dans le monde et que je n'avais été faire que pour les besoins de cruauté des autres. Léontine étant l'incarnation même du sadisme humain. Je détestais cette fille, elle rendait chaque jour de ma vie un enfer. Ce que je subissais devenait toujours pire au fur et à mesure de ses actes, parce qu'elle prenait un malin plaisir à me faire du mal.
J'avais été obligée d'organiser avec Martine le concours du plus beau déguisement de Noël, car nous faisions partie du foyer socio-éducatif et nous nous occupions de nombreuses ½uvres caritatives et de toutes les soirées festives du lycée. À ma plus grande honte, j'ai également été désignée pour la distribution des prix. Je me moquais éperdument de qui allait gagner, je ne m'étais pas inscrite au foyer pour toutes ces fêtes idiotes où les filles se battaient pour avoir le plus beau cavalier à leur côté. Étant organisatrice, je ne m'étais même pas inquiétée de cela ! Je suivais de loin les magouilles qui se préparaient, mais ne m'y intéressais pas plus que ça. Seulement, lorsque Léontine apprit que David irait au bal de fin d'année, elle a expressément voulu l'accompagner, ce à quoi elle est parvenu malgré les manigances des autres.
Je dois avouer que ce soir-là, on ne se saurait pas le moins du monde douter de sa cruauté habituelle. Elle était très belle dans sa robe blanche et pailletée : elle avait l'air d'un ange. J'admirais son élégance en dépit de toutes les misères qu'elle m'avait faites subir. Il était cependant impossible de vraiment lui en vouloir à ce moment. J'enviais sa joie et sa chance d'être avec David, de paraître le plus beau couple dont on puisse rêver. Néanmoins, je ne me mettais pas à sa place, je savais que ce n'était pas un évènement qui pourrait m'arriver. Le conte de Cendrillon ne peut se produire que si la jeune fille est séduisante. Je ne l'étais pas, il fallait voir les choses en face, tout simplement. Je ne pouvais donc pas être comme elle. C'était bien le seul sujet sur lequel nous n'étions pas en désaccord. Voyez-vous, elle ne remporta « que » le second prix, ce qui l'empêcha d'ouvrir le bal avec David. Ses caprices faisant de nouveau surface, elle estima que c'était ma faute, que j'avais comploté contre elle. Ce prix semblait signifier à ses yeux plus que je ne l'aurais imaginé. Bien sûr, je n'avais rien fait pour qu'elle ne reçoive pas ce prix, elle avait bien trop d'ennemis pour le faire à ma place. Mais j'étais la plus faible, c'était à moi d'en payer les conséquences : elle me gifla à plusieurs reprises quand j'allais dans la remise pour chercher d'autres nappes. Je m'enfuis en pleurant, sans l'apercevoir derrière moi. Et alors que je traversais le lac gelé tout près de chez moi, elle me poussa sur la glace. Je glissai et tombai, me tapant la tête contre le sol. Je perdis connaissance et lorsqu'on me trouva enfin, on appela une ambulance.



