Frédéric s'est montré un compagnon exemplaire, même s'il était un peu naïf ! Je le pensais plus perspicace du fait de sa profession, pourtant je ne lisais en lui qu'un romantisme flou et aveugle ; ne soyons pas trop sévères avec lui : il avait tout de même un don pour séduire les femmes et les contenter ! Il a fait preuve d'une grande tendresse à mon égard... Je n'ai pas vraiment eu à m'en plaindre ! Notre histoire a duré tout juste deux ans, ce qui est fort raisonnable pour une tigresse comme moi ! Ça n'a pas trop mal fini, même s'il a été très déçu par notre rupture. Ni larmes, ni colère : je lui ai simplement expliqué que je n'avais plus d'amour pour lui. Pauvre petit Freddo, il n'y en a jamais eu pour ma part... Alors qu'il pensait que j'étais la femme de sa vie ! Malheureusement pour lui, il s'est carrément trompé de numéro...
En tout cas, bien que mes notes m'assurassent déjà de nombreuses perspectives professionnelles, grâce à lui, mon bulletin fut rempli d'éloges par mes autres professeurs : mon dossier était alors si excellent que je pouvais choisir n'importe quelles études ! Toutes les portes m'auraient été ouvertes !
Bien sûr, je souhaitais continuer dans le stylisme et le modélisme, mais le domaine du management de la mode m'attirait également beaucoup. Si je voulais un jour avoir ma propre entreprise, je devais être capable de tout gérer ! J'avais donc déposé mon dossier à l'ESMOD International de Paris, l'école supérieure des arts et techniques de la mode, et aussi à l'ISEM, l'Institut Supérieur Européen de la Mode. J'étais acceptée dans les deux, seulement, je me voyais très mal choisir l'une ou l'autre. Je fus donc reçue par le directeur de chaque école pour obtenir une demande spéciale d'emploi du temps, afin de combiner les formations. La situation était compliquée, car même si l'ESMOD partageait les locaux avec l'ISEM, les emplois du temps s'entrecoupaient très souvent. J'avais quand même un bon point : j'étais si brillante qu'ils ne pouvaient se résoudre à me laisser partir. Aussi firent-ils une exception pour mon cas, privilégiant les cours de management de l'ISEM pendant la journée tandis que je suivais les cours du soir de l'ESMOD, équivalents de mes autres cours « manquants ». En outre, certaines matières étaient presque identiques, ce qui facilita un peu plus les choses.
Sachant que je devrais partir et vivre à Paris, mon cher Freddo demanda à être également muté là-bas. Sa requête fut entendue, mais il n'eut pas la chance de tomber sur l'un des meilleurs lycées de la région... Il était situé dans la banlieue éloignée du bassin parisien et ses élèves lui en faisaient voir de toutes les couleurs ! Il mettait toujours une heure le matin et le soir entre l'appartement et son travail et ramenait immanquablement une surprise dans son cartable : cartouche éclatée, ½ufs, boules puantes, ... Malgré tous ses malheurs, il était ravi d'être avec moi. Malencontreusement, c'est au milieu de cette première année d'études que je décidai de rompre avec lui. Il tenta bien de me faire revenir sur ma décision, mais il comprit que c'était irrémédiable. Il quitta alors l'appartement pendant mon absence, résolu à ne pas me dire au revoir. Les premiers temps, il m'envoyait de gentils mails pour prendre de mes nouvelles, mais ceux-ci devinrent vite rares ; peut-être parce qu'il avait compris qu'il ne me manquait pas tellement. Il ne me donna bientôt plus aucun signe de vie. Je supposais qu'il s'était finalement fait à l'idée de notre séparation et qu'il avait préféré m'oublier complètement. Néanmoins, sans qu'il fut en cause, je n'eus plus de relation avec le sexe opposé après lui, mes études me prenant tout mon temps et toute mon énergie.
Mes efforts furent payants : je réussis à être la meilleure élève de ma promotion. J'avais préparé pour mon examen final, un projet réunissant mes deux formations : la création d'un nouveau produit et sa réalisation. Comme j'étais spécialisée dans la Nouvelle couture, je m'adaptais en fonction des préférences évidentes qui ralliaient l'international dans la mode pour faire ma robe. Mélange de cultures, de matières et de couleurs, elle fit l'unanimité ! Je reçus alors mon diplôme avec une mention spéciale de la part du jury. Mes trois années se passèrent donc très bien, même si je n'avais pas une seconde pour me détendre. Ce programme intensif m'apprit à me gérer moi-même. Peut-être un peu trop techniquement d'ailleurs : je ne sortais pas le samedi soir avec Martine, préférant lire un livre recommandé par l'un de mes professeurs comme « La mode du XXe siècle » de John Peacock, je n'allais plus au cinéma, je rentrais rarement à Lyon pour voir mes parents. Ma vie sociale était très réduite, car en dehors de la présence de Martine, seuls mes stages me permirent de fréquenter des gens. Bien que, grâce à la place importante de mon père sur le marché de la Bourse et ses connaissances dans le monde des affaires, notamment quelques-unes dans la mode, je bénéficiasse des stages les mieux fréquentés et les plus réputés. Heureusement pour moi, car c'est ce qui m'a aidé à édifier mon propre réseau de relations. Je rencontrai donc Jean-Paul Gautier lors de ma première année, qui se proposa d'être mon parrain, mais encore Kenzo Takada, Aline Buffet et lors de ma troisième année, la plus instructive et la plus intéressante, Christian Dior, Christian Lacroix, Yves Saint-Laurent et Donatella Versace. Chacun d'eux m'apprit à sa manière son savoir-faire et son point de vue sur la mode. Ce sont eux qui m'ont lancée et ont approuvé la finesse de mes premières collections : six mois après ma sortie de l'ESMOD et de l'ISEM, une page spéciale était réservée à ma ligne de vêtements haute couture/grande distribution dans le Marie-Claire de Décembre.
Mon talent fut tout de suite reconnu, notamment par les stars qui me commandaient constamment des tenues pour les grandes soirées. Je n'étais désormais plus considérée comme une simple élève mais pour une « Demoiselle » de la Grande Mode. Je portais désormais un nouveau prénom, le surnom que m'avait donné Frédéric lorsque nous étions ensemble : Scarlett. Je n'étais plus ni Armande-Françoise, ni Françoise, ni Francie ; j'étais bien plus que ça puisque j'étais la brillante Scarlett Charmet !
Les mois suivants, j'investissais dans la construction de locaux modernes pour y installer mon entreprise future. J'ai également acheté un immeuble en plein c½ur de Paris pour le rénover et y établir le premier magasin qui fournirait mes produits. De prêts en prêts, tout le monde craignait la folie de mon projet. Je n'en étais qu'à mes débuts, après tout : je ne pouvais pas prévoir de projets à longs termes pour le moment, mon succès pouvant disparaître aussi vite qu'il avait surgi. Pourtant, ils se heurtèrent tous à ma troublante assurance. J'avais tellement confiance en mon ambition que je suivais mon instinct aveuglément. Mon triomphe ne faiblit pas, mais il n'augmenta pas non plus. J'avoue avoir failli douter de moi-même en ces moments, lorsque l'évolution stagnait et perdurait.
Pourtant, je ne fléchis pas sous la pression, estimant que tant que je ne serais pas complètement fauchée, j'avais encore mon mot à dire. Or, peu de temps après, je rencontrai Gilles.
Il avait beaucoup de tempérament, moi aussi. Il me plus tout de suite et je l'embauchai avant même que mes plans se soient concrétisés. Autant vous dire tout de suite que toute relation amoureuse avec Gilles est impossible : il est homosexuel jusqu'au bout des ongles. Il n'y aucune ambiguïté entre nous, seule une complicité absolue nous lie. C'est peut-être aussi pour cela qu'il est devenu l'homme en lequel j'ai le plus confiance et qui plus est, mon meilleur ami mâle. Gilles a toujours été derrière moi pour me pousser à réaliser mes idées et me conseiller. Ce sont également ses précieux services qui ont fait la jalousie de ma concurrente Sophie Grandier qui a essayé par tous les moyens de le corrompre.
Pour vous présenter Gilles rapidement : c'est un homme assez grand, de peau mâte du fait de ses origines brésiliennes, aux cheveux noirs et aux yeux marron, de 7 ans mon aîné. Il n'a pas de vraie famille, parce que sa mère l'a renié lorsqu'il a fait son « coming-out » et que son père les a abandonnés pendant la grossesse de Madame ; étant fils unique, je suis la seule personne qu'il ait. En ce qui concerne son cursus professionnel, il a également fait des études de mode et un peu de mannequinat. Avant de travailler pour moi, il était conseiller en relookage dans un magasin de cosmétique, mais s'y ennuyait particulièrement. Il voyait toujours les mêmes femmes riches et mal dans leur peau se plaindre de leur physique. Ma proposition d'emploi fut donc une sacrée aubaine pour lui, notamment le cachet inespéré que je lui offrais. Le courant passa tout de suite merveilleusement entre nous, tant et si bien que je le nommais tout de suite mon premier conseiller. Il organisait aussi bien les réunions que mes plannings, à la place des secrétaires. Je lui confiai ces tâches parce qu'il me connaissait mieux que bon nombre de mes employés et que j'étais certaine de sa fiabilité. Je lui devais notamment une part de la réussite des débuts de mon entreprise, grâce à ses bons conseils. Il semble avoir un sens inné de l'organisation ; il avait prévu au jour près le moment où je devais investir pour l'entreprise, les dates de lancement des prochaines collections pour mieux défier la concurrence. Et ça marchait ! Ne me demandez pas comment il fait : je n'en ai aucune idée ! C'est le secret de Gilles... Mais qui n'a pas de petit secret, même pour son âme s½ur ? Je n'ai pas besoin de le lui voler, il m'offre déjà tellement en étant à mes côtés depuis le commencement de ma carrière !