Mon triomphe apporta encore plus d'opportunités et d'offres d'emplois. J'embauchai alors des stylistes et malgré mes exigences très strictes, quelques-unes subsistèrent et acquirent une place dans mon entreprise. La plupart étaient plus âgées que moi, sauf une ou deux exceptions ! En effet, je ne prenais que des femmes pour le travail de création. J'estimais que seules les femmes pouvaient être pouvaient avoir un point de vue polyvalent dans la mode. Je retenais mes employées en fonction de cette caractéristique : leur capacité à imaginer aussi bien des lignes de vêtements pour femmes que pour enfants, pour hommes ou encore pour la haute couture, même si ce domaine m'était pratiquement réservé. Toutes montrèrent beaucoup de bonne volonté ; elles travaillèrent très dur pour que nos collections soient finies à temps. Évidemment, je privilégiais particulièrement la section femme, la plus rentable du marché et la plus intéressante. Vous savez, lorsque vous faites de la sociologie de la mode, vous constatez que les femmes sont les pôles de détermination d'un style ; ce sont aussi celles qui influencent toutes les autres personnes de la société à acheter. C'est elles qui font la mode, en clair... Il faut surtout plaire aux femmes prestigieuses pour prospérer dans le milieu de la mode. C'est en comprenant cela que j'ai pu si bien réussir, vous verrez.
Au bout d'un an, nous pûmes élargir les gammes jusqu'à la lingerie, la maroquinerie, les accessoires et les cosmétiques : je signais des contrats avec d'autres entreprises pour des partenariats. Des salons de coiffure, des cabinets d'esthétique et d'autres magasins Charmet ouvrirent à travers toute la France. Je finançais dans toutes les institutions visant à améliorer le physique. Certains trouvaient cela superficiel de ma part et pensaient que je souhaitais seulement me remplir les poches en instaurant un mode de vie basé sur la beauté du corps et non celle de l'esprit. J'étais donc très critiquée par les intellectuels... Pourtant, mon triomphe était complet !
Je n'arrivais cependant pas à la première place mondiale. Tout le monde se contentait de la prospérité du moment alors que je craignais l'avenir. Il fallait des solutions bien plus coriaces pour consolider définitivement les bases sûres que j'avais établies...
Un jour, alors que je me morfondais encore au fond de mon fauteuil à chercher une solution, Gilles m'apporta gentiment un thé au citron « pour soulager mes nerfs », comme il disait si souvent.
« Merci, Gilles...
– Madame ? me demanda-t-il brusquement.
– Oui ?
– Si je puis me permettre... proposa-t-il d'un ton incertain.
– Bien sûr, n'hésite pas !
– Et bien, sachez que si vous continuez à vous tourmenter avec vos histoires d'échec, vous allez plus perdre la tête qu'autre chose ! lança-t-il, presque furieux. Sortez donc pour vous changer les idées ! C'est comme ça que l'imagination voit ses ailes poussées !... Ne vous inquiétez de rien, je m'occuperai de tout ici pendant votre promenade... Mais faites-moi le plaisir de déguerpir immédiatement de ce fauteuil ! Voyons ! Ne perdez pas votre temps ainsi et vivez ! »
Je n'avais pas vraiment envie de me laisser faire, ne serait-ce que parce que résister me permettait d'échapper à l'ennui. Mais Gilles avait tout de suite su trouver les mots justes et le ton approprié à ses paroles. Je suis donc sortie de mon bureau, avec au passage une foule de salutations de chacun de mes employés, puis des journalistes qui m'attendaient devant la porte pour essayer d'obtenir une interview. Un de mes gardes du corps a sifflé un taxi pour moi lorsque j'arrivais dans le hall d'entrée et je suis montée dans la belle Rolls-Royce blanche.
« Conduisez-moi au Parc des Tuileries s'il vous plaît. »
Le chauffeur s'exécuta sur le champ. D'abord coincée dans les embouteillages habituels de Paris, j'arrivai là-bas une demi-heure plus tard.
De partout, on pouvait voir des pigeons se battre pour quelques miettes de gâteau. Des enfants essayaient de les faire déguerpir de leur terrain de jeux, mais les volatiles n'en faisaient qu'à leur tête et ne s'offusquaient même pas des coups de pieds qu'on leur lançait. Je m'assis seule sur un banc, regardant au loin dans le vide. Je n'avais vraiment rien à faire ici. Je me levai pour marcher un peu. Les seules autres personnes présentes dans le parc étaient essentiellement des gens âgés et des mères au foyer venues promener leurs enfants et rencontrer des amies pour discuter. Je me demandais pourquoi j'étais venue là. Si les gamins peuvent avoir des réactions étonnantes, ceux-là n'allaient certainement pas me souffler une solution, à moins qu'il n'y ait eu un ange gardien parmi eux... Je compris tout à coup que ce n'était incontestablement pas là que j'aurais pu obtenir des réponses. Je devais m'entourer de plus de monde pour ça !
Je retournai donc auprès de mon chauffeur et lui demandai de m'emmener sur le boulevard Haussmann, à côté des Galeries Lafayette. Encore une fois, je subissais le chaos du trafic parisien pour me rendre là-bas. Mais une fois sur place, je pénétrai dans l'atmosphère familière de l'abondement de créativité, de monde, de senteurs, bref, de tout. Cette sensation me réjouissait étant gamine et cela n'avait absolument pas changé. Les souvenirs de ces sentiments m'amusaient, me procuraient un plaisir indéfinissable, si délicieux que j'oubliai ma solitude. Voilà pourquoi je travaillais, voilà vers quoi portait ma passion. La décoration me convainquit pleinement de mes objectifs. Il me semblait que la chance flottait au-dessus de ma tête, sans pour autant me toucher. Agacée par ce drôle de sentiment, l'impression d'être entre deux états stables, je m'enfonçai au milieu de la foule et des couleurs. Une dizaine de pas plus loin, je me décidai à entrer dans une des boutiques. À peine étais-je sur le seuil du magasin qu'une jeune femme, apparemment de deux ou trois ans mon aînée, se rendit à ma rencontre et me proposa délicatement de me conseiller. En moins de dix secondes, elle fut capable de me poser toutes les questions nécessaires qui pouvaient la renseigner sur mes besoins acheteurs, sans pour autant me brusquer. Excellente vendeuse, pensais-je. Son absence d'agressivité, son aisance sociale et sa douceur la rendaient confiante et donc plus susceptible de vendre.
« Je regarde, ... Merci, lui répondis-je d'un air entendu. »
Elle s'éloigna en souriant en prenant bien soin de me préciser que si j'avais une question ou besoin de quoi que ce fût d'autre, elle était à mon entière disposition.


