Pour éviter de déprimer et tenter d'oublier que je n'étais pas si sensationnelle que ça, je sortais tous les soirs au restaurant, en boîte, je buvais beaucoup trop et je fréquentais des hommes qui ne m'intéressaient pas le moins du monde. En fin de compte, je ne trouvais rien de bien pour me distraire vraiment. Décidée à me ressaisir, je retournai donc à la source de mon travail : je me mis à chercher de nouveau des jeunes femmes ou jeunes filles en détresse, tâche que j'avais surtout confié à Samuel et que je complétai seulement de temps à autre.
C'est comme ça que je rencontrai Lena.
Je me promenai dans Paris un jour de décembre et à 17h, tous les élèves du lycée d'à côté se ruèrent dans la rue. J'ai bien failli être écrasée par cette bande de sauvages ! Souhaitant m'échapper de cette cohue, je me dirigeais vers l'arrêt de bus situé trois rue plus loin. Je remarquai ainsi une jeune fille perdue et seule, petite brunette aux yeux bleus. Elle marchait d'une manière déterminée devant elle, même si elle regardait essentiellement ses chaussures. Son obstination m'amusa. Mais je savais qu'il lui manquait quelque chose, alors qu'elle aurait dû pétiller de vie. On pouvait deviner dans sa simple démarche toute l'intelligence qui l'habitait. Ma mélancolie s'évanouit pour laisser place à ma réjouissance. J'étais enchantée avant même d'avoir fait sa connaissance ! Alors, comme Lucie des mois plus tôt, je la suivis, l'observai et l'épiai jusqu'à chez elle.
« Mademoiselle Tribaldi... Italienne donc... »
Je m'assis sur un banc devant l'immeuble. C'était un quartier sympa, que je ne connaissais pas bien.
Tout à coup, je la vis sortir de chez elle avec un petit sac à la main. Je la filai encore, essayant d'être prudente pour ne pas me faire repérer, mais elle se retournait souvent vers moi. Je fis mine de rien et me dirigeai vers la boulangerie. Manque de bol, ce qui aurait dû être une diversion ne fonctionna pas, car elle s'y rendait aussi. Je me hâtai pour lui passer devant. J'entrai alors dans la boutique et commandai un pain au chocolat. Dans la queue derrière moi, je l'entendis soupirer lorsque je fis ma demande. Je pris la viennoiserie dès qu'on me la tendit et la mordis à pleines dents avec satisfaction. Je sortis lentement pour lui laisser le temps de me devancer. Or, elle parvint bientôt à ma hauteur et augmenta son pas pour me semer. Faire la course n'était pas très simple avec des talons hauts, mais je me débrouillai bien et la rattrapai sans avoir à courir. Brusquement, elle se retourna vers moi et me fixa d'un air haineux. Sans faire attention à elle, je continuai ma route comme si de rien n'était.
« Qu'est-ce que vous me voulez ?! »
Je sursautai, mais ne me retournai pas.
« C'est à vous que je parle ! Vous m'avez très bien entendue. »
Je pivotai alors élégamment sur moi-même et la provoquai du regard.
« Pardon ?
– Vous me pistez depuis la sortie du lycée, alors je vous demande ce que vous me voulez.
– Je ne crois pourtant pas vous avoir remarquée auparavant.
– Et pourtant je suis certaine que vous me suiviez. Faites donc attention maintenant... menaça-t-elle, me lançant un regard noir.
– Ma petite demoiselle, il ne faut pas être parano. Allez donc voir un psy...
– Je vais très bien, merci !
– C'est ce qu'ils disaient tous... »
Je m'éloignai vers le petit parc, m'assis à nouveau sur le banc et appelai Gilles pour qu'un chauffeur vienne me chercher. Je pris ensuite le petit calepin de ma poche et griffonnai « Forte tête, loin d'être née de la dernière pluie... ».




